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Courir sous le regard des Condors

publié le 29 mai 2011 à 13:27 par Angie Celaya   [ mis à jour le·1 juin 2011 à 02:25 par Joël Conraud ]
Hola ! Comme promis, voici le récit d’une course inoubliable.

Depuis que j’ai pris le goût du trail, je rêvais de courir chez moi en Patagonie. Toujours difficile de concilier les dates de nos séjours pour visiter la famille avec les dates des courses, sans parler de faire un déplacement à 1600 km de Buenos Aires pour y rester à peine 2 ou 3 jours …

Finalement cette année, le rêve est devenu réalité. On a réussi à s’aligner en équipe avec mon mari à la course « 4 Refugios », un trail de 80 km avec 4000m D+, à faire en 2 jours avec bivouac au bord du lac Moreno à San Carlos de Bariloche. Beaucoup d’émotions nous accompagnaient, ce serait le premier trail pour Eduardo, notre premier trail ensemble et au bord de ce même lac, on avait fait notre premier campement à l’âge de 14 ans !

Je suis allée à Bariloche au moins une quinzaine de fois et à chaque fois en arrivant, j’ai la même sensation, je me sens débordée par la beauté majestueuse de ses immenses lacs entourées des montagnes. Rien que d’y penser j’ai des frissons.
Habituée aux longues distances, et après tous les trails que j’ai faits sous les pires conditions climatiques en 2010, la seule attente que j’avais, était de profiter du paysage et de vivre mon premier trail chez moi à la découverte. En plus on allait le faire au rythme « cool » d’Eduardo, et comme la course passait par quatre refuges de montagne les chemins devaient être faciles d’accès et pas très techniques, dans ma tête c’était « fingers in the nose … ».

L’aventure a bien commencé. Le départ de la course était aux pieds des pistes de Ski du « Cerro Catedral », pour ne pas être loin on s’est logé dans un bungalow qui était à 200m pour passer la premier nuit et on se rend compte que nos voisins étaient deux coureurs avec qui j avais fait la CCC à Chamonix. Incroyable !
Au débriefing, quand on nous a fait comprendre les raisons pour lesquelles porter un casque était obligatoire, et qu’on nous a expliqué comment s’auto-injecter une ampoule d’adrénaline en cas de piqure par une espèce de guêpe très dangereuse et que j' ai regardé les temps de la première féminine de l’année précédente, et que pour 40 bornes avec 2000 m D+, elle était dans les 7h30, j ai commencé à me demander si la course allait être un peu plus dure que je n’imaginais…
L’esprit de la course était écolo et à l’aventure. On courrait en total autonomie, il y avait 1 ravitaillement par refuge, on passait par 2 refuges par jour où on pouvait trouver des oranges et d’un peu de boisson. Il fallait se ravitailler en eau soi même dans les rivières et lacs de haute montagne.

Il y avait un système de bonus de temps : si on montait une bûche en bois au premier refuge (pour éviter que se soit un hélicoptère qui fasse l’approvisionnement de bois), on gagnait 10 minutes ; si on descendait du dernier refuge un petit sac poubelle, on récupérait aussi 10 minutes. Pour ceux qui voulaient rendre cette aventure encore plus intéressante, ils avaient tracé des nouveaux sentiers qui menaient à des points panoramiques peu visités ; ces sentiers formaient des boucles qui retournaient au sentier commun, ils étaient plus sauvages, techniques et avec plus de dénivelé. Chaque boucle remportait des bonus de temps permettant à chacun faire un peu sa course à la carte.

C’est parti ! L’école de l’humilité commence à faire ces effets, Eduardo courrait plus vite que moi et devant. Courir à deux c’est un apprentissage, il faut savoir être à l’écoute de son co-équipier et celui qui a plus d’expérience ou de force doit être au service de l’autre. Dans ce cas, ça aurait du être mon rôle, j avoue que je dois encore beaucoup apprendre à ce sujet. 2 heures de course en montée, on passe par une rivière et quand je vais remplir ma gourde, Eduardo me dit « je n’ai rien bu encore »… (La course s’est passé en février dernier, été au sud argentin, 25 degrés le matin), j ai vu les crampes venir…
On passe par le premier refuge « Frey » avec euphorie, on tournait bien, plein de souvenirs des nuits qu’on y avait passées auparavant nous envahissaient l’esprit. On continue, on commence à utiliser les mains pour grimper des espèces de murs en pierres, la chaleur consomme notre énergie, on sort nos bâtons, terrain « incourable », on marche, on a du mal à arriver au sommet. On y est. Wouaouuuuuu, on lève le regard, un condor de 3 mètres nous survole sur un paysage à perte de vu des montagnes, « on serait au paradis ? »…


Descente pointue. J’adore, j avais jamais fait quelque chose de si technique et dangereux. Un pierrier avec des grosses pierres instables, un faux mouvement et on envoyait une grosse pierre sur la tête de celui qui était en bas ou bien on descendait brutalement (voilà le pourquoi des casques). Il fallait garder la distance, être rapide, précis et surtout pas peureux. Je prends mon pied, je pars devant on se rejoint plus tard en bas et on reprend le chemin ensemble.

Encore une descente du même genre, je pars devant jusqu’au prochain refuge, le Jakob, où je me ravitaille en attendant. Le temps passe, je commence à m’inquiéter Eduardo n’arrive pas…enfin je le vois, il a eu de fortes crampes. Le départ trop rapide et le manque d’eau n’ont pas pardonné, il paye le manque d’expérience et moi je m’en veux un peu.
Il nous reste une bonne moitié de course, on reprend doucement en s’hydratant beaucoup. Je guide à pas doux, j ai la forme. On se retrouve seuls dans la forêt, grande végétation et faune sauvage, des gros arbres centenaires avec des racines partout, des troncs, des petites rivières à traverser, il faut tellement se concentrer sur le chemin qu’on a mal à la tête. On sautille beaucoup, on marche, on trottine c’est encore dur pour Edu.

La fin du premier jour se rapproche, un choix à faire : soit on prend un bonus avec 500m D+ plus court, plus beau et plus dur, soit 8 km sur route en contournant le lac…Le choix est vite fait, Edu me dit « ne rêves même pas Angie, on continue par la route ». On retrouve un coureur qui n en peut plus, j essaye d’animer un peu mais le rythme de deux est trop lent pour moi, je craque, je demande à Edu s’il me laisse partir à mon allure.
J’arrive une quarantaine de minutes avant, et là le pied. La meilleure de thérapies pour les jambes lourdes : passer l’arrivée et se baigner au lac gelé, quel plaisir…Edu arrive fier de lui, bon signe !! On des courbatures par tout, les bons massages des kinés sous la tente au bord du lac se méritent bien.

L’ambiance du campement est superbe, c’est la magie des courses par étapes, on est au paradis du trail : on peut se raconter pendant des heures et à plusieurs reprises la course, les douleurs musculaires, les recettes pour éviter les ampoules et les crampes, les rêves, tout se passe bien…
Lever du soleil au bord du lac, on se réveille embaumés par la beauté de l’endroit mais doucement car les courbatures sont affreuses, on est raides. Aie, aie, aie, Il parait que le deuxième jour est plus technique et plus dur… « Comment on va courir si on peut à peine marcher pour se chercher une tasse de café ? »

Allez hop ! Départ plus tranquille. La masse des coureurs reste un bon moment ensemble à petits pas jusqu’à la montée qui ne tarde pas à se montrer dure et pointue à travers la forêt de Lengas et de Coihues (essences typiquement Patagoniennes). Bâtons en mains, je prends un rythme tellement soutenu que je dois me retenir pour ne pas perdre de vu Edu qui marche prudemment, capitalisant sur l’expérience de la veille. Rapidement nous prenons de la hauteur et profitons de magnifiques échappées à travers la végétation pour contempler les lacs et montagnes environnants. Le panorama est captivant de beauté…
Nous arrivons sur une bonne piste que nous suivons pour sortir finalement de la forêt et rejoindre le refuge Lopez sur son nid d’aigle. Petite pause pour faire une photo et profiter de la vue imprenable sous une belle lumière matinale, nous reprenons l’ascension en terrain rocheux.
Il n’y a plus de sentier marqué et nous rencontrons des passages parfois délicats qui nécessitent de prendre appuis avec les mains. Nous sommes dans un univers entièrement minéral et coloré.
Après un moment d’ascension j ai perdu Edu. Nous arrivons à l’un des sommets du cordon Lopez, la « Punta Negra » qui, comme son nom l’indique, est une pointe noire tout en contraste avec les couleurs plutôt ocre et tirant sur le jaune des roches avoisinantes.

La vue de l’autre versant que nous découvrons est à couper le souffle. J’attends Edu et j’en profite pour contempler les couleurs incroyables des montagnes, j ai l’impression de toucher du doigt le mont Tronador, recouvert de glaciers, qui est le sommet le plus imposant de la région avec ses 3484 mètres d’altitude. De nombreux condors survolent ce secteur et il est certain que nous en observerons plusieurs au cours de cette journée.
Edu tarde en venir, je continue seule. On redescend ensuite par un pierrier de 400 mètres pointu, extrêmement technique avec des grosses pierres posés sur une espèce de sable volcanique qui rend le terrain très instable. La seule façon de descendre est en zig-zag avec beaucoup de précision à chaque pas. Je range mes bâtons et je me lance à l’aventure en vitesse en retenant la respiration car à chaque arrêt je m enfonçais dans la terre en envoyant des pierres sur les autres …en arrivant en bas (grand soupir), on remonte en contournant la montagne.
Terrain de rocs pointus, pas intérêt de tomber…on arrive jusqu’au col situé au fond de la « laguna negra » et encore un pierrier instable de 250m pour arriver au pied du mont ou se trouve le prochain Refuge…amigos c’était à couper le souffle comme vous dites…

4 refugios



Dernier refuge, Italia, j’ai attendu Edu un bon moment mais il n arrive pas. J’ai pris un petit sac poubelle, bonus pour la course et après, le bonheur : longue et douce descente en sous-bois jusqu’à l’arrivée…
Grande ambiance, je vais me baigner dans le lac vite pour revenir à la rencontre d’Edu.
Grande émotion quand il arrive, on court ensemble quelques mètres main dans la main, on sent la victoire !
3èmes dans la catégorie plus de 80 ans (c’est l’addition des âges ;)).
 
Angie Celaya / Eduardo Couceiro